1 Définir la sociolinguistique, définir la langue d’un point de vue sociolinguistique.
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Référence pour citer ce module :  
BULOT, T., 2011, "L'approche de la diversité linguistique en sociolinguistique", dans BULOT, T., BLANCHET, P., 2011, Dynamiques de la langue française au 21ième siècle : une introduction à la sociolinguistique, www.sociolinguistique.fr, consulté le  27/06/2016

 

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Définir la sociolinguistique n’est pas une tâche véritablement aisée dans la mesure où si ce que l’on appelle la linguistique est relativement consensuel ou pour le moins socialement identifié, ce que les chercheur-es nomment telle renvoie à des pratiques de recherche, des positionnements théoriques, des rapports aux idéologies, à l’intervention, à l’éthique qui diffèrent. Non seulement parce que chaque communauté linguistique a ses propres questionnements, mais encore parce que si on ne se cantonne qu’à la seule dimension francophone, la diversité des approches peut laisser croire à une dilution du champ[1]. Dans les faits, la sociolinguistique francophone est plus récente[2] encore dans la mesure où elle constitue une critique radicale (Marcellesi, 2003) mais en même temps constructive et active des premiers moments et des limites de la linguistique. L’une des façons de formuler la distinction entre linguistique et sociolinguistique est d'opposer deux formulations : le linguistique qui observe et décrit la langue , se pose essentiellement la question de savoir comment ça marche, tandis que le sociolinguiste, tout en se posant cette question  (ce qui signifie qu’être sociolinguiste implique des compétences quant aux outils descriptifs des formes) doit compléter son questionnement;  pourquoi ça marche comme cela (qui implique qu’être sociolinguiste suppose des connaissances théoriques et méthodologiques[3] en plus et hors du seul champ linguistique) ".

 

Initialement décrite comme une des branches de la linguistique externe[4] par le fait qu’elle serait une sorte de rencontre entre une théorie linguistique et une théorisation sociale, voire sociologique du fait linguistique, elle tend à devenir – au moins dans les pratiques de recherches – une discipline autonome et distincte de la linguistique parce que son objet de recherche n’est plus le même. En effet, même si le terme langue est commun aux deux disciplines, pour la seconde, langue renvoie à un objet tendanciellement homogène (sans exclure les variations… du système), pré-existant à ses usages, posé comme un outil de communication bref à un système dont il convient surtout de faire la description, quand pour la première, langue renvoie à un objet nécessairement hétérogène, nécessairement produit des usages sociaux, plurinormé, engageant fondamentalement la construction des identités, la socialisation, le rapport au monde, bref un objet complexe qu’il importe bien entendu de décrire mais en lien avec la recherche d’une intelligibilité sociale tant de la description elle-même que des rapports entre les phénomènes langagiers et les phénomènes sociaux.

 

Une autre caractéristique attestant de la singularité disciplinaire de la sociolinguistique est la diversité des dérivations lexicales la spécifiant. Il serait en effet très limitatif de parler de la sociolinguistique sans évoquer la diversité de ses terrains : on a une sociolinguistique des contacts de langues, du plurilinguisme, une sociolinguistique scolaire, une sociolinguistique des discours de politique linguistique[5] …. On a aussi une pluralité de ses approches, implications sociales assumées et théorisations spécifiques. Sur ce dernier point, il faut nommer la sociolinguistique variationniste[6], la sociolinguistique interactionnelle (Gumperz, 1989), la sociolinguistique occitaniste – dite aussi occitane – (Gardy, 1989), la sociolinguistique urbaine (Bulot, 2004), voire la sociolinguistique prioritaire (Bulot, 2009).

 

Au final, l’une des façons rapides et commodes de définir la sociolinguistique est de dire qu’elle étudie la co-variance entre langue et  société. Autrement dit, on cherche à comprendre les rapports dialectiques qui existent entre le changement linguistique (ce que l’on appelle les langues mais plus encore tout ce que l’on parle et écrit en relevant change) et le changement social (les sociétés perdurent mais sont dynamiques). La question n’est pas tant de savoir ce qui enclenche ledit changement que d’en comprendre les enjeux sociaux. Cette définition reste intéressante, mais partiellement incomplète. Ce qui va caractériser la sociolinguistique plus avant est qu’elle tend à s’inscrire de plus en plus dans le champ des sciences sociales : les recherches sociolinguistiques questionnent le champ même de l’intervention (Bulot, 2008) dans le rapport à ce qu’il est convenu de nommer le terrain. Et là nous renvoyons au second module de ce cours…. Car une discipline se caractérise aussi par son champ d’intervention.

1.1 Définir la langue d’un point de vue sociolinguistique

Suivant une tradition scientifique bien établie en linguistique interne (contestée par la sociolinguistique)[7], ne peuvent prétendre au statut de langue que des systèmes linguistiques tendanciellement homogènes. Pour notre part, le concept langue ne peut être réduit à sa dimension savante (y compris dans les acceptions courantes du terme qui en hérite).

 

Le terme langue renvoie d’un point de vue sociolinguistique à ce que Philippe Blanchet (1998 : 50) définit comme un réseau minimal (du point de vue linguistique) de variétés (en quelque sorte un système de systèmes) identifié par un même terme et une conscience linguistique spécifiques. Autrement dit, des individus et/ou groupes d’individus décident, selon une dynamique sociale qui peut être fort diverse, de survaloriser des traits de proximité entre variétés (et non plus de faire l’inverse) pour construire la conscience d’une intelligibilité suffisante pour activer les discours métalinguistiques permettant son amplification et le sentiment d’une unité identifiante ; qu’ils proposent ou choisissent de dénommer ce processus, alors implicite, pour le distinguer des autres processus d’identification, fait de ce processus une langue[8]. Dit autrement (Bulot, 2004), une langue est ainsi non seulement une pratique discursive (une pratique du discours) mais encore des pratiques discursives sur ce discours (un discours sur la pratique) ; cela implique d’avoir des outils de description et d’interprétation qui appartiennent à ces deux niveaux et, qui plus est, procèdent de l’un et l’autre.

 

Cela signifie que le concept de langue renvoie en l’état à une production tierce, c’est-à-dire :

 

  1. nécessairement sociale : une langue n’existe que parce que les locuteurs intériorisent son existence via des/leurs pratiques linguistiques tant représentées qu’effectives ; effectivement, deux systèmes linguistiques identiques sont des langues différentes si leurs locuteurs respectifs les construisent ainsi. Le concept même de « frontière linguistique » n’échappe pas à cette détermination (Bavoux 2003 : 25) : les langues sont construites distinctes pour assurer, en toute hétéronomie, la part identitaire de chaque communauté sociale qui à la fois se l’approprie et la produit (Bulot, 2004),
  2. diverse et hétérogène : son usage varie localement, socialement, selon les types d’interaction, le sexe des interlocuteurs, les genres de discours, etc.
  3. constituée par et pour un système d’interactions entre des locuteurs sur une aire territorialisée, c’est-à-dire un espace de légitimité sociale que les mêmes locuteurs construisent comme étant celui d’une légitimité d’usage linguistique.

1.2 Et la langue (le français) standard dans tout cela ?

Incontestablement une appellation est spécifiquement valorisée : la langue standard souvent confondue par les locuteur avec la forme normée qu’ils emploient dans le groupe social ou perçoivent comme employée dans le groupe social qui fait référence pour eux. Première remarque, la langue standard peut être rapidement décrite (à la suite de la partie précédente de ce cours) comme la variété linguistique attribuée par des locuteurs à toute forme qui le mérite à leurs yeux, mais plus précisément, elle est définissable selon quatre critères.


Ainsi, la langue standard, c’est :

 

  • La norme de référence (ossifiée par les dictionnaires…)
  • La forme unificatrice sur un territoire (continu ou discontinu) donné parce qu’elle englobe un ensemble de domaines dialectaux
  • La forme identificatrice car elle pose une séparation identitaire par rapport aux sociétés voisines
  • La forme de prestige par la primauté qu’elle accorde(rait) à ses locuteurs.

 

La langue dite standard n’est donc pas la langue ni toute la langue (tout ce que parlent des locuteurs qui se déclarent tels) mais une forme spécifique dans un vaste ensemble (on dira un continuum) où la diversité, voire la pluralité sont la règle des pratiques linguistiques. Ceci vaut bien entendu pour toutes les langues, sachant que l’institution scolaire (et ses différents acteurs) déclare vouloir enseigner et diffuser ce standard. On aura compris que la langue standard n’existe pas autrement – ce qui est une forme d’existence– que dans les discours qui l’auto-légitiment, autrement dit (car une langue, une forme linguistique n’existe pas sans des locuteurs) dans les discours de celles et ceux soit qui se perçoivent comme les détenteurs de la Norme, soit de celles et ceux qui aspirent à détenir (sans espoir, on l’a vu) cette norme.

Notes :
[1]

Il ne suffit que de consulter l’ouvrage de Marie-Louise Moreau (1997) pour se convaincre du contraire, ainsi que de se rapporter à la Bibliographie Sociolinguistique Francophone (www.bibliographie-sociolinguistique.com).

[2]

Les précurseurs existent toujours (nous voulons dire que le débat épistémologique ne sera sans doute pas clos dans les décennies à venir), mais en la matière, le texte de Marcellesi (1980, repris en 2003) constitue un moment effectivement fondateur.

[3]

Voir ici le cours Méthodologie de recherche en lettres et langues http://cursus.uhb.fr/file.php/6294/module/html/index.html

[4]

Par opposition avec une linguistique interne (phonologie, phonétique, linguistique énonciative…).

[5]

Le terme exact est ici « Glottopolitique » et renvoie pour l’initiateur aux travaux de Guespin (1985) et à Bulot et Blanchet (2008) pour des propositions actualisées.

[6]

Notamment inspirée des travaux de William Labov (1976, 2002) et ses épigones.

[7]

Nous rappelons que les objets de recherche de la sociolinguistique et de la linguistique (entendons française) tendent à devenir radicalement différents dans la mesure où la première intègre les discours et les représentations dans le processus lui-même que constitue la/une langue. Nous allons y revenir dans les autres modules.

[8]

Cette remarque s’applique à toute variété mise en mots comme langue. Y compris au français…

 
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