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4 Sécurité / insécurité linguistique et la notion de faute
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4.1 (In)sécurité linguistique

Les recherches sur la notion de sécurité/insécurité linguistique ont connu trois grandes périodes fondatrices : des spécialistes en psychosociologie ont été les premiers à étudier la notion de conscience linguistique, dans le cadre du bilinguisme franco-anglais du Canada dans les années 1960. Des psychologues et des linguistes canadiens faisaient passer des enquêtes d’attitudes, plus psychologiques que linguistiques (Wallace Lambert et la technique du matched guise [« locuteur masqué »][14]). Il faut noter que ces recherches attestent de l’insécurité linguistique sans employer pour autant le terme. La seconde vague d’enquêtes a été marquée par les travaux de William Labov et de ses successeurs en Amérique du Nord et en Europe (le corrélationnisme). Le concept même est apparu pour la première fois dans les travaux de William Labov, portant sur la stratification sociale des variables linguistiques. Nicole Gueunier et al. (1978) ont été les premiers à appliquer au monde francophone les travaux de William Labov portant sur ce concept. Enfin, un troisième courant de recherche, principalement localisé en Belgique (Lafontaine, 1986 ; Francard et al., 1993 ; …), a commencé à explorer les terrains des milieux enseignants, étudiants et scolaires. D’autres recherches ont ensuite vu le jour sur des terrains autres (par exemple Aude Bretegnier et Gudrun Ledegen (2002) sur le créole réunionnais, Louis-Jean Calvet (1996) sur la francophonie américaine), et des positionnements critiques intéressants voire modélisants (Calvet, 1996) – nous y reviendrons – mais le concept fait florès sans pour autant y être central dans les analyses sociolinguistiques de minorations sociales comme celle concernant les migrants (Leconte, 1997 : 210), une langue régionale de France  (Bulot, 2006 : 85), les contacts de variétés en situation urbaine (Bulot et Tsekos 1999 : 26), voire les usages actuels du français au Québec (Maurais, 2008) … Il faut noter la somme d’études dirigée par Pascal Singy (1998) questionnant le concept eu égard à la variation diagénique et particulièrement sur les corrélations entre identité linguistique et identité sexuée/sexuelle ; il faut, entre autres, y remarquer les approches de Marie-Louise Moreau et Cécile Bauvois confrontant le concept avec celui de l’accommodation (Moreau et Bauvois, 1998) et de Dalila Morsly (Morsly, 1998) sur le terrain d’une minoration sociale spécifique, celle des femmes algériennes.

 

Notons enfin que pour ce qui est du domaine francophone, beaucoup d’enquêtes portant sur la sécurité/insécurité linguistique s’appuient sur des recherches menées à l’intérieur d’un pays où coexistent différentes langues et/ou variétés (la Suisse (Singy, 1997) ; la Belgique francophone (Francard, 1989, 1990, 1993a et 1993b)[15]. Les études sont plus rarement menées entre plusieurs pays (Belgique et Afrique (Moreau 1996), France et Belgique (Ledegen, 2001), ou entre plusieurs régions françaises (trois villes de la France métropolitaine (Tours, Limoges, Lille)) et Saint Denis de la Réunion (Gueunier et al., 1978)).

 

La définition de l’insécurité linguistique donnée par Michel Francard (1993) est particulièrement pertinente dans la mesure où elle synthétise les différentes étapes (les trois points de notre liste) suivies dans la construction de cet objet d’étude : « l’insécurité linguistique [est] la prise de conscience, par les locuteurs, d’une distance entre leur idiolecte (ou leur sociolecte) et une langue qu’ils reconnaissent comme légitime parce qu’elle est celle de la classe dominante, ou celle d’autres communautés où l’on parle un français « pur », non abâtardi par les interférences avec un autre idiome, ou encore celle de locuteurs fictifs détenteurs de LA norme véhiculée par l’institution scolaire. » (Francard et al., 1993 : 13)

 

La première partie de la définition présente la vision que William Labov (1976) et Pierre Bourdieu (1982) partagent sur ce sentiment d’insécurité linguistique. La notion apparaît en effet pour la première fois en 1966, dans les travaux de William Labov sur la stratification sociale des variables linguistiques (phonologiques en l’occurrence). Cette attitude traduit pour lui, ainsi que chez Bourdieu, les tensions qui existent entre les classes sociales. Notons que chez Labov, il n’y a pas une réelle théorisation de l’insécurité linguistique mais une démarche visant à :

 

 

Lors de sa vaste enquête sur la stratification sociale de l’anglais à New York, Labov montre ainsi le rôle moteur joué par la petite bourgeoisie (on dirait aujourd’hui les classes moyennes) dans la diffusion du changement linguistique. La notion d’insécurité linguistique est ainsi intimement liée à deux concepts centraux de la constitution du champ sociolinguistique : le concept de communauté linguistique et le concept de  norme. Par ailleurs, bien que Pierre Bourdieu n’utilise pas le terme d’insécurité linguistique, son analyse des marchés linguistiques l’aborde : la domination symbolique se traduit, autant dans le domaine de la prononciation qu’en lexique ou en syntaxe, par des « corrections, ponctuelles ou durables, auxquelles les dominés, par un effort désespéré vers la correction, soumettent, consciemment ou inconsciemment, les aspects stigmatisés de leur prononciation, de leur lexique (avec toutes les formes d’euphémisme) et de leur syntaxe ; ou dans le désarroi qui leur fait « perdre tous les moyens », les rendant incapables de « trouver leurs mots », comme s’ils étaient soudain dépossédés de leur propre langue » (Bourdieu, 1982 : 38).

 

La deuxième partie de la définition fait référence aux travaux de Nicole Gueunier, Emile Genouvrier et Abdelhamid Khomsi (1978), et Michel Francard (1989). Les premiers auteurs découvrent, dans une étude portant sur les rapports à la langue orale des locuteurs de Tours, de Lille, de Limoges et de Saint Denis de la Réunion, la distinction entre le caractère régional et général de l’insécurité linguistique. Comme les locuteurs de Lille et de Saint Denis de la Réunion – qui sont exposés aux langues régionales (chtimi, créole) ou qui les pratiquent – font preuve de beaucoup d’insécurité linguistique, alors que ceux de Tours font preuve de sécurité linguistique, ils suggèrent un rapport de causalité entre l’insécurité linguistique et la diglossie. Michel Francard vérifie cette hypothèse dans une recherche dans un village du sud de la Belgique où le français est en contact avec une autre langue régionale, variété de la famille wallo-lorraine. Il en conclut que la diglossie joue certes un rôle dans l’insécurité linguistique, mais que c’est « l’institution scolaire qui [la] générerait […] en développant à la fois la perception des variétés linguistiques et leur dépréciation au profit d’un modèle mythique et inaccessible » (1989 : 13). L’insécurité linguistique n’est donc pas automatique pour tout locuteur de langue « minorée », mais dépend de sa connaissance de  la langue légitime et de la conscience qu’il a d’une distance entre celle-ci et sa propre variété, deux « savoirs » produits par l’institution scolaire.

 

Enfin, la troisième partie de la définition reprend l’hypothèse de clôture de l’article de Michel Francard sur l’Ardenne belge (1989), où la relation entre insécurité linguistique et scolarisation est mise en lumière. Si l’on synthétise la prise de distance ainsi décrite par Michel Francard, on peut dire que le discours d'un locuteur tenu sur ses propres pratiques est à mettre en relation avec les pratiques réelles : opérant une comparaison entre la forme linguistique qu’il parle et le statut linguistique accordé à cette façon de parler par lui-même ou par d'autres, tout locuteur peut se trouver dans une situation délicate, de doute, d’hypercorrection, de difficultés réelles ou imaginaires à se conformer à la norme valorisante. Il s’agit à la fois pour lui de se référer à la forme légitime d’une langue et de la même façon à la représentation qu’il en a.

 

D’autres chercheurs ont par ailleurs affiné le concept eu égard aux situations sociolinguistiques (mais toujours francophones) à partir desquelles il se trouvait confronté : notons un point primordial dans toute étude sur cette notion, surtout lorsqu’on l’applique à une langue normée : « toute langue normée, du fait même de l’existence de normes, ne peut éviter de générer chez ses locuteurs un taux minimal d’insécurité linguistique. Ce seuil minimal serait, pour l’essentiel, attribuable au fait que tout locuteur sait bien qu’il ne maîtrise pas parfaitement sa langue, qu’il ne peut en connaître toutes les subtilités, etc. » (Robillard, 1996 : 68). L’auteur oppose à cette insécurité linguistique « saine » une insécurité linguistique « pathologique », présente quand le locuteur est en « surinsécurité » (dont le surnormativisme est une manifestation).

 

Marie-Louise Moreau (1996) établit une distinction intéressante entre insécurité linguistique dite, « telle que la reflètent les discours épilinguistiques » (par ex. : tenir sur leur variété des propos négatifs, ne pas se sentir propriétaires de la langue, ne pas se reconnaître un pouvoir sur son aménagement, …), et insécurité linguistique agie, « celle qui transpire dans les pratiques » (par ex. : hypercorrection, auto-corrections, une préoccupation de la bonne forme …) (1996 : 109). A l’aide de cette distinction, elle tente de mieux comprendre pourquoi l’insécurité linguistique est différentes dans la situation belge (où l’insécurité linguistique agie est très forte) et dans la situation sénégalaise (où elle constate plus d’insécurité linguistique dite). Plutôt que de voir, dans ces deux catégories d’indices, des hiérarchisations du point de vue de l’intensité du sentiment, Marie-Louise Moreau estime qu’elles fonctionnent de manière indépendante et nous informent sur des réalités distinctes. Toutefois, elle précise qu’on pourrait penser que l’insécurité dite se ramène à « des lieux communs, des stéréotypes, sans ancrage réel dans ce que ressentent effectivement les individus » par opposition à l’insécurité agie qui présenterait « un nécessaire enracinement dans une expérience affective individuelle » (1996 : 110).

 

Louis-Jean Calvet (1996 : 22) propose un modèle à quatre cas sur les relations entre sécurité statutaire et sécurité linguistique.  Il montre que l'on peut communiquer son identité sociale autant par sa façon de parler que par les jugements épilinguistiques que l’on porte sur soi-même ou les autres. Tout locuteur peut encore développer des attitudes en décalage extrême avec la réalité des pratiques : tel positionnement affectif sur la langue peut à son tour ne pas recouvrir les comportements linguistiques effectifs. Ce qui est posé à ce moment relève de l’identité linguistique[16] et des stratégies identitaires qui y sont nécessairement corrélées. De fait, l’(in)sécurité linguistique résulte de la comparaison entre la forme linguistique que l’on parle et le statut linguistique qu’on accorde à cette façon de parler. C’est dans les interactions sociales qu’à chaque fois cela se joue pour chaque locuteur. Cela revient à poser quatre cas :

 

4.2 La notion de faute : et la variation de l’écrit ?

Dans le langage courant (bien marqué par les pratiques scolaires à ce niveau), le terme « faute »  appliqué à la langue sert à signaler non pas une distance linguistique, mais un écart (donc un attribut essentiellement négatif) par rapport à une norme elle-même posée, par celle ou celui qui déclare/découvre/dénonce la faute, comme la seule et unique Norme. Le terme ne renvoie pas à autre chose qu’à une « morale linguistique » établissant ainsi ce qui est bien et ce qui est mal. Pour les aspects socio-didactiques, nous renvoyons au module 4 (entre autres) et notamment au point intitulé Normes et représentations : effets de l’hégémonie du français de France. Nous souhaitons maintenant au moins rappeler qu’il convient de préférer le terme erreur  pour dépasser l’idéologie linguistique posant ce même écart comme rédhibitoire, dans la mesure où l’idée que la faute linguistique existe est l’une des sources importantes de l’insécurité linguistique.

 

Le propos essentiel de ce point est de faire considérer que la variation (et donc les normes) concerne également l’écrit (implicitement et jusqu’à présent nos propos pouvaient sembler se cantonner à la seule modalité orale) dans ses diverses réalisations. L’idée la plus communément répandue est que l’écrit (dont l’orthographe occupe toute la significativité sociale) est stable, cela depuis longtemps (au moins l’Age dit classique du français) et que tout changement est un dépérissement, une catastrophe, une faute grave (Klinkenberg, 2000). De plus, envisager les divers usages écrits dans la francophonie renvoie très vite à la conception des bons usages (français de France) opposés aux mauvais usages (français mis en mots comme approximatifs par ceux –là même qui ignorent  – en toute bonne foi – la norme en usage des formes en question). Le sujet est certes complexe et particulièrement délicat car il touche, via les discours sur la langue, aux identités ; les réactions sont toujours vives, très vives et sans doute pour partie disproportionnées par rapport au sujet[17] et pourtant, la dernière réforme dite de 1990[18] (qui n’a été que très peu médiatisée en France et moins encore diffusée jusqu’à présent auprès des formateurs et enseignants) devient – il faudra en mesurer les effets et mises en place– la forme de référence dans l’enseignement primaire en France en 2009 (sous le Ministère de Darcos).

 

En tout cas, restreindre l’écrit à l’orthographe (Honvault 1999) est prendre le problème dans un mauvais sens : s’il peut être admis que l’on doive maitriser une norme scolaire écrite pour être mieux évalué dans le contexte scolaire, on peut ne pas davantage penser que la francophonie (à l’écrit comme à l’oral) ne peut s’exprimer qu’à partir d’une seule forme de référence que personne ne parle et peu de gens maitrisent vraiment ; de ce point de vue, l’émergence de nouvelles formes, voire de nouvelles langues (au sens sociolinguistique du terme) est l’avenir de la francophonie du 21ième siècle et non pas la trace et l’annonce de sa régression. Les approches puristes n’ont d’autres effets que d’exclure de la communauté sociolinguistique.

 

Notes :
[14]

Cette méthode fut introduite par le psychologue W. Lambert dans les années 1960 : à l’insu des sujets, des locuteurs bilingues enregistrent des versions d’un texte en deux ou plusieurs langues ou variétés. On demande ensuite aux sujets d’évaluer le locuteur, généralement sur une échelle de 7 points présentant des adjectifs bipolaires : ex. cette personne me semble … fiable/suspecte, sympathique/antipathique, forte/faible, agressive/douce, … Le biais introduit par le sujet ou sa voix se trouve ainsi neutralisé : l’évaluation des sujets porte sur la langue ou la variété utilisée. Cette méthode, revisitée, a notamment été à la source des travaux de sociolinguistique urbaine envisageant les corrélations entre langues et espaces (Bulot, 1999)

[15]

De multiples exemples figurent dans les Actes du colloque L’insécurité linguistique dans les communautés francophones périphériques qui s’est tenu à Louvain en novembre 1993 (Francard et al, 1993a).

[16]

Elle est l’ensemble des opérations que mènent un sujet (en tant que locuteur collectif c’est à dire en tant que membre d’un groupe social) ou un groupe en tant qu’il(s) se pose(nt) comme distinct(s) des autres par l’affirmation voire la revendication tant d’un système de valeurs sociolinguistiques et/ ou d’un système linguistique plus ou moins autonome.

[17]

En risquant une comparaison rapide : les prises de position contre la précarité, la pauvreté n’ont pas la même virulence, le même élan que s’il s’agissait de vouloir réformer l’orthographe. Au-delà du fait que l’orthographe n’a jamais cessé d’être réformée (voir le site RENOUVO http://www.renouvo.org/index.php), les représentations sociolinguistiques la concernant relève d’un discours puriste et prescriptif qui relève, dans les faits, plus de l’idéologie que de la dimension pratique : a) ceux-là même qui défendent l’immuabilité de l’orthographe sont vite pris en défaut sur leurs propres compétences et b) il font sens de ce que la langue exprime d’abord d’identités autres que linguistiques (sociale, professionnel, régionale…).

[18]

On trouve ce texte sur le site de l’Académie française : http://www.academie-francaise.fr/langue/rectifications_1990.pdf

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