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2 Les rapports entre langues et espaces
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2.1 Définir la sociolinguistique urbaine

Définir la sociolinguistique urbaine n’est pas chose aisée et ne fait pas consensus (voir Louis-Jean Calvet, 2005), cependant, il est possible de présenter de manière cohérente le champ et les spécificités de la sociolinguistique urbaine. Notamment pour dire sa centration sur les discours (Bulot 2004) sans pour autant ignorer les pratiques linguistiques ; pour dire son rapport étroit avec l’urbanisation (Bulot 2006a et 2007a) dans la mesure où ce qui prévaut est la problématisation du champ socio-langagier [2] en regard avec les effets prégnants de la culture urbaine sur les usages de tous ordres ; pour dire enfin la caractérisation sur-moderne (Bulot 2007b) d’une mobilité spatiale sur-valorisée et vectrice d’espaces sociaux différenciés. Les trois axes (Figure 1) définissant le champ soulignent ainsi le rapport à la mise en mots – finalement des dénominations et des catégorisations socio-langagières situées et des langues et des espaces – comme processus constant et structurant de la discrimination urbanisée. Il s’agit bien, de fait, de concevoir une recomposition discursive quasi-permanente et, du reste, fonctionnelle des espaces vécus comme homogènes et stables mais par ailleurs hétérogènes et instables [3].

 

Une telle conceptualisation du champ, interroge la sociolinguistique générale (Bulot et Bauvois 2004) qui tendanciellement investit la ville sans pour autant la considérer comme une matrice discursive déterminante des pratiques. Et quand bien même cela a pu être fait aux premiers temps de la discipline, il convient de ré-interroger le terrain urbain – la ville pour faire rapide – car les mutations en cours ne peuvent pas ne pas avoir d’effets sur lesdites pratiques. Peut-on en effet poser l’urbanisation de nos sociétés – au sens ordinaire d’accroissement de la densité du bâti et des pratiques d’habitat en relevant – pour en constater positivement les seuls brassages des langues et communication interlinguistique qui renvoient à une vision iréniste des situations multilingues ? Peut-on concevoir l’effet normatif attesté des pôles urbains sur les langues sans en interroger l’organisation et la fonctionnalité ? Peut-on constater le mouvement dialectique entre les structures socio-spatiales et les discours tenus sur les langues et leurs variétés sans réduire la complexité des relations sociales à sa part congrue ?

 

Ainsi, là où d’aucuns s’attachent exclusivement au multilinguisme urbain (donc centrés sur le constat de la présence de langues différentes dans un espace pré-identifié comme existant) voire au plurilinguisme urbain (donc centrés sur le constat que des locuteurs habitant ledit espace sont réputés parler plusieurs langues sans présumer de leur légitimité d’emploi et, de fait, des effets ségrégatifs de leurs usages possibles) et à leurs effets, Bulot conçoit une sociolinguistique de l’urbanisation comme une sociolinguistique des discours, et, partant, focalisée sur la mise en mots. Ce qui va être central pour l’étude et l’analyse de la co-variance entre l’espace et la stratification sociolinguistique propre à une communauté sociale donnée sera le discours tenu sur les langues identifiées, localisées, sur les langues et variétés attribuées à aux espaces, aux territoires et aux lieux urbains ; ceci pour rendre compte de la diversité des contextualisations. Pour dire les choses autrement, les représentations sociolinguistiques vont jusqu’à diverger radicalement (voir dans ce module supra) entre groupes sociaux, au point que, comme à Rouen, une variété marquée par l’arabe maghrébin sera perçue par les uns comme une forme stigmatisée du français et par les autres comme la norme… la ville de chacun n’est ainsi pas la ville de tous [4].

2.2 La ville comme matrice discursive ? une définition sociolinguistique

Pour aborder ce point, il importe de distinguer, à l’instar d’une urbanité essentiellement urbaine marquée par la culture du même ordre, une urbanité langagière fonctionnellement empreinte du rapport aux langues représentées ou effectivement présentes dans l’espace urbain. Le terme même intègre dans le rapport à l’organisation socio-cognitive de l’espace de ville non seulement les pratiques linguistiques elles-mêmes mais aussi les pratiques discursives et notamment les attitudes linguistiques (celles rapportées à la structure de la langue) et langagières (celles liées à l’usage de la structure linguistique).

Dès lors, le terme matrice discursive (Bulot, 2003) fait état d’un aspect fondamental de la culture urbaine sur-moderne : a) l’inscription des discours dans des liens réciproques de détermination des régularités structurelles avec notamment la représentation (dominante ou non) de l’espace et l’organisation du travail (Castells, 1981) ; et b) la spécificité du dynamisme intrinsèque des pratiques langagières urbanisées dans un espace de ville sur-moderne où est survalorisée la mobilité spatiale (Rémy, Voyé, 1992), voire spatio-linguistique. Inscrites dans une quasi-dichotomie entre l’espace vécu et l’espace perçu, les variétés et langues décrites, discursivisées dans un espace urbanisé sont l’une des dimensions remarquables de la réalité urbaine puisque ce qui est dit par des locuteurs qui se rencontrent ou non, se côtoient ou non, sur eux–mêmes ou sur autrui est évidemment à mettre en relation avec les changements et tensions sociaux en œuvre. Dans tous les cas, la ville est une entité pour le moins discursive combinant la dimension perçue comme immuable du structurel, du linguistique, du spatial objectivé et de la dimension proprement dynamique des relations sociales de tous ordres, du langagier, de l’usage et des perceptions situées de la spatialité urbaine (voir ci-après). L’espace social (Figure 2) est ainsi la résultante discursive de la confusion entre distance sociale et distance linguistique, confusion à l’origine des discours identitaires (l’altérité urbanisée) et elle-même déterminée par la gestion sociale de la mobilité (urbanisation), des espaces politiques (socialisation), et des normes (habitus).

2.3 La sociolinguistique urbaine, une sociolinguistique de l’intervention ou une sociolinguistique prioritaire ?

Telle qu’elle est conçue (Bulot 2001 ; Bulot/Beauvois 2004), la sociolinguistique urbaine[5] se prévaut de reprendre les premières considérations relatives à la militance sociale de la discipline (Marcellesi 2003,[6] entre autres) et, de ce fait, ambitionne de contribuer à la réflexion – voire à l’intervention – sur les différentes façons de lutter contre les discriminations toutes les fois que les pratiques langagières sont impliquées. Elle dénonce l’exclusion des minorités sociales (Bachmann/Simonin 1993) pour ce que ce dernier processus produit bien entendu de souffrance individuelle,[7] mais aussi de délitement du lien social, du lien communautaire. Il s’agit par-là de poser qu’une telle recherche nécessite autant de considérer pleinement la demande sociale (institutionnelle ou non) que de prendre en compte des spécificités identitaires dans la constitution des territoires de référence,[8] d’une part, et, d’autre part, elle engage le chercheur à être aussi un intellectuel, une ressource sociale, un acteur potentiel du mouvement social. Elle est effectivement une sociolinguistique de crise, dans la mesure des mutations sociales liées à l’urbanisation, des effets de la modification du lien social, des recompositions identitaires que ces processus impliquent, et enfin, dans la mesure des conséquences – certes plus ou moins perçues mais nécessairement vécues –  de la diffusion de la culture urbaine comme modèle dominant.

 

Pour faire simple, une telle sociolinguistique est une sociolinguistique de la spatialité, où le discours sur l’espace, corrélé au discours sur les langues, permet de saisir les tensions sociales, les faits de ségrégation, la mise en mots des catégories de la discrimination. Ainsi, c’est la conceptualisation-même de la spatialité urbaine et de ses normes (Bulot 2006a) qui, au regard des attentes, des questionnements et de la connaissance du terrain des acteurs de tous ordres, est amendée, re-questionnée par ce type d’approche. Considérant le mouvement dialectique entre espace et lieu dès lors que le langage et/ou la langue sont impliqués et qu’ils concernent les populations socialement minorées, l’approche sociolinguistique de l’espace (comme processus discursif) se décline en six temps qui sont autant d’axes potentiels d’intervention sur la matrice discursive (Bulot 2003) que constitue la ville (nous y reviendrons) :

 

 

Dans ce contexte, la ville est certes un espace social, mais plus encore un espace énonciatif (Baggioni 1994) qui donne sens et valeur à l’ensemble des pratiques ; elle est cet espace praxique où, bien que les discours ne soient pas la réalité, parce qu’ils constituent le seul accès au réel, ils finissent par devenir le réel. C’est en ce sens que la ville est une matrice discursive car elle fonde, gère et normalise (Laborit 1971, pour ce point) des régularités plus ou moins consciemment élicitées[9], vécues ou perçues par ses divers acteurs ; régularités sans doute autant macro-structurelles (entre autres l’organisation sociale de l’espace) que plus spécifiquement linguistiques et langagières.

 

Par les tensions que la culture urbaine pose et impose au tissu social et à la réflexion distanciée de notions qui semblent établies et consensuelles (la sociolinguistique urbaine est en cela une approche critique du champ), une conceptualisation s’impose (en l’état des travaux du domaine) : il faut concevoir une sociolinguistique prioritaire qui s’attache, dans la perspective théorique et politique de la durabilité, à penser conjointement une écologie des espaces dits urbains et une écologie des langues. Ainsi conceptualiser une sociolinguistique urbaine prioritaire, c’est engager, par exemple, des recherches en lien avec une politique de la ville définissant des territoires en « réparation » ou en « prévention » [10] et en partenariat avec la mise en place des contrats urbains de cohésion sociale. Ces recherches vont s’inscrire dans une temporalité autre que celle de la recherche fondamentale (même celle sensible à la demande sociale) et doivent être en lien avec des diagnostics territoriaux faits par les collectivités locales et des actions de terrains visant à agir sur les représentations sociolinguistiques ; elles relèvent d’un nouveau type d’intervention sociolinguistique.

 

Concrètement, conceptualiser une sociolinguistique prioritaire et la mettre en œuvre signifie accepter de prendre en compte un ensemble de pratiques et de compétences pour la recherche. Il s’agit d’accepter : (a) de produire des outils et des méthodes d’intervention dont on assume une évaluation tant par les pairs que par les acteurs qui en usent, (b) de théoriser et inclure dans la problématisation la subjectivation des approches dont on assume la dimension réflexive, (c) de conceptualiser les discours tant descriptifs qu’interprétatifs qui les sous-tendent comme des actes de militance scientifique dont on doit expliciter les tenants : le/la sociolinguiste a non seulement à concevoir une théorie linguistique (où la langue est un fait éminemment social), et à adhérer à ou développer une théorie sociale (car analyser des situations sociolinguistiques sans projeter ces analyses sur le lien social n’a guère de sens), mais encore une théorie politique (car derrière le projet scientifique et social, il y a un modèle de société) et enfin (d) de médiatiser des recherches en acceptant d’instrumenter ce qui peut l’être pour non seulement être accessibles aux différents acteurs (collectivités locales, associations, médias, partis politiques, élu-es…) mais encore transférables (et cela dans une pratique de co-gestion des outils) à ceux-ci.

Notes :
[2]

La distinction entre sociolinguistique et socio-langagier renvoie précisément à ne pas vouloir exclure le discours des descriptions et analyses sociolinguistiques, à ne pas réduire les analyses aux seules descriptions de la co-variance et des variations. Pour le champ de l’urbanisation – et en nous inspirant des travaux d’Elisabeth Bautier (1995) – cela signifie que sont à prendre en compte – sans exclusive des descriptions traditionnelles et au bénéfice de la complexité du terrain ainsi problématisé– un genre discursif (cadre communicationnel, rapports de place, conduites langagières, modes de textualisation, enchaînements des énoncés), une fonction dominante du discours (sa dimension praxique), un système de catégorisations utilisé par les locuteurs (des dénominations hiérarchisées et classifiantes), un système de représentations (des attitudes polarisées) et enfin un travail socio–cognitif et langagier exercé sur les objets de discours (une production située des catégories.

[3]

À l’instar des langues…

[4]

Une approche centrée sur la mise en mots ne nie pas les autres dimensions urbaines (Lamizet 2002 ; Mongin 2005 ; Watin 2005, entre autres) mais considère comme cruciale l’efficience sociale des praxis désignatives et dénominatives.

[5]

Dans cette acception, elle est une sociolinguistique de l’urbanisation (voir supra, pour le concept). Il convient déjà de distinguer des recherches faites en ville des recherches où la culture urbaine est posée comme déterminante des pratiques langagières.

[6]

« Tel qu’il [l’ensemble de recherches, T. B.] est toutefois dans ses avancées, il interpelle la politique, et dans la logique de son développement, il démasque certaines situations. » (Marcellesi 2003, 60)

[7]

Je parle là de souffrance ordinaire et non de souffrance psycho-sociale qui relève d’une autre discipline. Cela dit, il importe de mettre en place une méthodologie pour son repèrage et des actions interdisciplinaires pour sa prise en charge.

[8]

Que ceux-ci soient autant géographiques (par leur ancrage spatial), sociaux (par leurs usages effectifs) que symboliques (par la mise en mots de l’acception par autrui de son appartenance communautaire, nationale, groupale…).

[9]

Produite en discours suite à une sollicitation directe de l’enquête ; c’est le vocabulaire qui prévaut pour dire que les attitudes sont des productions interactionnelles.

[10]

Ces deux termes sont (au moins) ceux de la politique de la ville de Rennes (France) et de la communauté de communes Rennes-Métropole.

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